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Entretien Avec Alejandro Estivill Castro

Alejandro Estivill Castro est diplomate et écrivain. Il est titulaire d'un diplôme en littérature hispanique de l'Université nationale autonome du Mexique, d'un doctorat en littérature du Colegio de México et d'une maîtrise en études diplomatiques. Il a été professeur à l'Université Harvard et à l'Institut de technologie et d'études supérieures de Monterrey (ITESM).

Il a rejoint le service extérieur mexicain en 1993. Il mène une carrière de diplomate de 30 ans et a occupé plusieurs postes importants tels que responsable des relations du Mexique avec les pays d'Amérique du Nord, directeur général de la diplomatie culturelle et chargé d'affaires des ambassades. du Mexique au Royaume-Uni et à Washington, aux États-Unis. De février 2016 à décembre 2023, il a été consul général du Mexique à Montréal, Canada. Dans une interview, il nous parle des défis qu'il a affrontés et de la satisfaction qu'il ressent en quittant son poste, alors qu'il entame une nouvelle étape en tant qu'ambassadeur du Mexique en Éthiopie et auprès de l'Union africaine.

 

Vous avez occupé le poste de consul général du Mexique à Montréal pendant pratiquement huit ans. Qu’est-ce qui va vous manquer le plus ?

J'imagine que le débat qui existe dans cette ville autour du bilinguisme et de la diversité des cultures qui s'y côtoient me manquera. Disons que c'est un lieu où les gens réfléchissent, discutent et parfois résolvent les tensions qui existent dans un espace qui est une mosaïque culturelle et linguistique. 

Cela permet de garder l'esprit vif et de comprendre comment la légalité, la tolérance, le respect des droits de l'homme, le soutien aux minorités et la créativité culturelle peuvent réellement contribuer, à titre d'exemple, à rendre le monde meilleur. 

Il y a beaucoup de choses qui vont me manquer sur la manière de résoudre les problèmes de diversité culturelle, humaine, sexuelle, ethnique et linguistique ; quelque chose qui, dans un monde technologique, plus moderne et communicatif, mais de plus en plus compliqué, est essentiel. Il en est ainsi pour résister à des idées inquiétantes telles que le totalitarisme, la régression sociale et le fanatisme.

 

De votre point de vue, quelle stratégie avez-vous mise en œuvre pour améliorer les conditions des migrants au Canada ?

Beaucoup de choses ont été faites, à commencer par l'amélioration des services de documentation, qui constituent le premier acte de soutien et de protection pour un migrant : délivrance de passeports en 30 minutes, introduction de machines de délivrance pour éviter les temps d'attente, établissement de relations de coopération avec des organisations non gouvernementales telles que RATTMAQ, Immigrant Quebec, la CTI, la CAFLA, le CRIC et bien d'autres qui protègent les droits du travail et aident les Mexicains qui viennent travailler. 

La mise en place de consulats mobiles, ce qui n'a jamais été fait auparavant.

Mais ce n'est pas tout, nous avons toujours recherché une approche globale des questions telles que le soutien et l'information des travailleurs temporaires sur les questions de santé (afin qu'ils puissent naviguer dans le système de santé québécois et disposer d'éléments de base en matière de médecine préventive et de soins de santé mentale), raison pour laquelle le guichet de santé du consulat a été créé. Grâce à cette vision et à notre soutien, CAFLA a obtenu une subvention très importante qui joue aujourd'hui un rôle clé dans les questions de santé pour les migrants.

La mise en place d'avocats-conseils a également été réalisée afin de travailler davantage sur diverses questions juridiques liées au travail, à l'immigration et même aux questions financières. Le Conseil de coordination des affaires Mexique-Québec a été créé et, avec l'appui de Développement international Desjardins, le Guichet de conseils financiers a été mis en place. Les guichets santé et financier sont les premiers guichets consulaires de ce type à voir le jour au Canada.

Nous avons également créé les premières Places communautaires afin que les Mexicains puissent terminer leurs études primaires, secondaires et collégiales à distance. Et surtout, je suis fière de promouvoir le développement des femmes et leur protection avec un réseau d'alliés. À Montréal en particulier, le Programme consulaire d'entrepreneuriat pour les femmes mexicaines à l'étranger, élaboré avec l'Alliance des entreprises mexicaines de Montréal, a connu un grand succès et a déjà permis à de nombreuses femmes d'obtenir un diplôme. Ce programme a été bien complété par les efforts de création d'entreprises de la section montréalaise du Réseau Global MX.

Selon vous, quel est le secteur le moins favorisé et quels sont les défis à relever ?

Il existe malheureusement une tendance à attirer la main-d'œuvre mexicaine, souvent par l'intermédiaire d'agences de recrutement peu scrupuleuses. Ces travailleurs ne sont pas bien informées sur les conditions de travail réelles au Canada et peuvent facilement être victimes d'exploitation.

Il s'agit là d'un grand défi, mais aussi d'une grande opportunité, car le Mexique et le Canada disposent du meilleur programme de mobilité de la main-d'œuvre dans le cadre de leur Programme pour les travailleurs agricoles saisonniers. Ils sont appelés à s'inspirer des bons exemples de ce programme et à s'attaquer à un large éventail de situations de travail qui tendent à l'irrégularité et nous affectent tous, en particulier les travailleurs en dehors de notre programme formel : force de travail mal informé, exploitation, abus, personnes trompées, personnes qui ont recours de manière inappropriée au statut de réfugié parce qu'elles sont désespérées, salaires précaires, surpopulation dans les maisons louées par les travailleurs, personnes qui se retrouvent sans couverture médicale ou simplement trompées, sans emploi et sans ressources, même pour retourner dans leur pays. Il existe même des cas possibles de traite des êtres humains à des fins d'exploitation du travail. 

Nous avons les moyens de mettre en place des programmes bien réglementés pour rapprocher la demande et l'offre de main-d'œuvre, et ce dans la justice, la dignité et l'intérêt de la productivité canadienne et de l'épanouissement des travailleurs mexicains.

 

Comment la perception des migrants latinos vivant au Canada a-t-elle évolué à leur sujet en termes d'identité, de valeurs, de responsabilités et de droits ?

L'autonomisation et l'amélioration sont constantes, même s'ils restent le groupe le plus confronté à la discrimination salariale et aux conditions de précarité les plus difficiles. Les Latino-Américains sont plus unis ; il existe de meilleures associations qui les défendent et renforcent leur identité. Les expressions culturelles se sont multipliées et leur qualité s'est grandement améliorée : c'est un facteur d'union, de connaissance et d'estime de soi. Les Latinos sont aujourd'hui beaucoup plus nombreux à faire des affaires et à créer des entreprises. Ceci est également positif et commence à générer un signal auprès de tous les autres groupes que les Latinos enrichissent véritablement la société québécoise. Le nombre de postes électifs occupés par des Latinos n'a pas encore si augmenté, bien qu'il y ait eu beaucoup d'améliorations dans ce domaine également.

Le fait d'avoir fait d'octobre le Mois de l'héritage hispanique, tant au niveau provincial que municipal, a été une grande réussite à laquelle j'ai participé activement. Par ailleurs, la table pluraliste de Montréal dispose d'une chaise pour les Latinos qui a été confiée à des entrepreneurs, la Chambre de commerce latino-américaine du Québec (QUÉtAL). Cela a été important.

 

Pensez-vous que l'image des Mexicains a évolué à partir de la perception des Canadiens et pourquoi ?

Elle a évolué et continue d'évoluer. Les Québécois ont une très bonne image du Mexique. Cela est dû en grande partie au tourisme qui s'y rend et qui recherche autre chose que le soleil et la plage. Les Québécois s'intéressent à la culture, à la gastronomie, à la musique et aux gens, et même à d'autres expressions artistiques et traditionnelles telles que le Jour des morts ou la Guelaguetza. Il s'agit là d'une formidable base de messages positifs. Ensuite, il y a l'importance des travailleurs temporaires. Les Québécois savent que la productivité de leurs champs de fruits et légumes dépend de cette main-d'œuvre. Ils la respectent et la considèrent comme très positive. Dans certains endroits, c'est déjà un facteur d'intégration très remarquable, comme à Saint-Rémi. 

La prochaine étape concerne les entreprises, les services et les événements culturels, qui sont de plus en plus entre les mains des Latino-Américains et qui inondent déjà les grandes villes du Québec. La perception s'améliore et contraste fortement avec les mauvaises nouvelles qui existent aussi mais qui, au moins au Québec, ne se renforcent pas parce que la société d'accueil a maintenu une perception globale de ce que signifient les Latinos.

Le fait que le Conseil des arts de Montréal ait décidé de faire du Jour des morts mexicain (organisé par le consulat avec notre communauté) une partie intégrante de l'agenda culturel de la ville en dit long. Le fait que nous soyons déjà intégrés aux principaux festivals de la ville, tels que Nuit Blanche, Art Souterrain, Mural, RIDM et bien d'autres, qui font appel aux créateurs mexicains, en dit long.

 

Nous vous avons vu très actif en matière culturelle et nous savons que c'est votre passion. Quelles activités avez-vous promues depuis votre poste ?

J'ai déjà évoqué l'adhésion à la Nuit Blanche, à l'Art Souterrain et aux festivals de cinéma. Nous y sommes arrivés et nous y sommes restés, ce qui n'est pas facile. L'Institut culturel du Mexique à Montréal / Espacio México est déjà un point de référence pour de nombreuses activités et expositions.

Certains événements me tiennent particulièrement à cœur, même si je ne peux pas tous les citer : la création du serpent Coata, un banc et une œuvre d'art qui orne aujourd'hui la rue Peel ; il a été réalisé avec l'architecte Javier Senosiain et Enrique Espinosa (les enfants jouent dessus et il a été considéré comme l'un des meilleurs bancs ou sculptures de la ville). La façon dont nous avons promu le Jour des Morts et dont il a été adopté à Montréal et dans d'autres villes. Nos liens avec des espaces artistiques très prestigieux comme ADÉLARD, La Fonderie Darling, le Musée d'art contemporain de Baie-Saint-Paul (grandes expositions mexicaines au MAC de Montréal de Tere Margolles et Rafael Lozano Hemmer) et des choses très marquées, comme nos liens avec le Cirque du Soleil pour que l'œuvre Luzia soit réalisée et que davantage de Mexicains s'impliquent dans le monde du cirque. Les exemples sont nombreux et il est difficile de n'en citer que quelques-uns, mais je ne peux pas omettre de mentionner des artistes mexicains comme Senosiain, Alberto Castro Leñero, Betsabé Romero, Manuel Rocha, Manuel Díaz, Patricia Enríquez, Luis Canseco, Adela Goldbard et bien d'autres que nous avons pu promouvoir par le biais de notre activité culturelle.

Quelle satisfaction ressentez-vous en termes d'expérience et d'apprentissage?

D'un point de vue personnel, il y a la satisfaction d'un petit héritage où les gens du consulat et la communauté mexicaine sont un peu mieux lotis. J'ai beaucoup appris en termes d'établissement de stratégies visant à accélérer la documentation, à systématiser les processus et à trouver des solutions pour les personnes qui sont arrivées ici et se trouvent dans une situation précaire, avec des documents incomplets. On peut les soutenir dans le cadre de la loi en ayant une considération constante pour la personne. Je crois que j'ai aussi beaucoup appris sur les particularités de la culture québécoise, sa fierté nationale et sa créativité ; les Québécois sont destinés à de grandes choses en termes de combinaison de la créativité avec la technologie et l'engagement social.

 

Que signifie appartenir au Cercle Flor de Lis ?

C'est une reconnaissance du Québec que j'emporterai toujours avec moi, sachant que je me suis fait des amis très chers. Je le vois plutôt comme un geste de la part d'un ami (en l'occurrence le gouvernement, les fonctionnaires, les institutions du Québec, la société même de cette partie de notre continent qui se déclare amie avec moi). Ils me disent qu'ils se souviendront toujours de moi et de ma famille. Il faudra que je revienne, car je laisse beaucoup de mon être dans cette terre, et peut-être que je montrerai la distinction du Cercle Fleur de Lis, juste pour réitérer cette amitié.

 

Selon vous, quels sont les défis qui doivent encore être surmontés par votre successeur ?

Je crois qu'ils ont déjà été mentionnés. Nous devrons tirer parti des possibilités de mobilité de la main-d'œuvre et traiter de manière intelligente et très créative la question de l'arrivée au Québec de personnes qui cherchent des emplois bien rémunérés et qui sont souvent victimes de tromperies. Il lui appartiendra de construire ces routes, de fournir des informations correctes, afin que les gens prennent mieux soin d'eux-mêmes et que les opportunités soient saisies par les travailleurs, en contact direct avec les sources de travail et sans que certains intermédiaires peu scrupuleux n'en profitent. 

Je pense qu'il s'agira également de tirer parti de ce que la relation offre en termes de technologie et de compétitivité économique pour notre région : les thèmes ouverts pour l'avenir sont l'électrification des transports, l'intelligence artificielle, l'agro-industrie de haute qualité et la fabrication de produits médicaux. Il en va de même pour les industries culturelles. Le Mexique et le Québec sont des acteurs indispensables à la compétitivité de l'Amérique du Nord.

 

Votre message pour la communauté des migrants au Canada.

Mon appréciation. Simplement la grande affection que j'ai pour toutes ces mains que j'ai serrées, où j'ai senti les traces d'avoir travaillé dur, d'avoir fait un effort, d'avoir cherché le bien de leur famille. Toutes ces personnes sont merveilleuses et méritent ma plus grande affection. Je sais qu'ils vont bien faire, qu'ils doivent continuer à s'informer et à rester très attentifs aux opportunités comme aux risques, à écouter ce que les autorités ont dans chaque secteur et dans chaque matière pour pouvoir se protéger. Je sais qu'avec leurs efforts, ils feront des changements de génération pour le bien de leurs enfants, qu'ils les éduqueront et leur offriront de meilleures conditions de vie, ce qui devrait profiter à leurs familles et au Mexique.

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