La mémoire que porte notre langue maternelle
- Editor
- octobre 26, 2026
Ce que le discours de Soraya Martinez Ferrada, mairesse de Montréal, nous invite à comprendre sur la langue, l’identité et la migration
Par Cristina Uribe
Le 2 octobre dernier, la Ville de Montréal a célébré le lancement officiel du Mois du patrimoine latino-américain. Ce fut un après-midi de retrouvailles, où les accents de tout un continent se mêlaient dans les couloirs, et où nous avons ressenti cette fierté qui nous habite lorsque notre communauté occupe une place visible dans la ville que nous avons choisie comme foyer.
Au cours de la cérémonie officielle, la mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, née au Chili, a pris la parole. Elle s’est d’abord adressée au public en français, puis a poursuivi son discours en espagnol. En évoquant les parents et les grands-parents qui sont arrivés dans ce pays avec des rêves, des espoirs et le désir de se bâtir une vie meilleure, sa voix a commencé à se briser.
Elle n’a pas eu besoin d’en dire beaucoup plus pour que ses paroles prennent une tout autre dimension. Elle nous a rappelé que les enfants et les petits-enfants de ces générations étudient aujourd’hui, travaillent, créent des entreprises, font de l’art et participent à la vie publique. « Cette ville est aussi la nôtre », a-t-elle affirmé, avant de souligner que l’héritage latino-américain ne vit pas seulement dans les souvenirs des pays que nous avons laissés derrière nous, mais aussi dans le travail que nous accomplissons et dans l’histoire que nous écrivons ici.
En tant que linguiste qui étudie la prononciation du français chez les personnes hispanophones du Québec, je n’ai pu m’empêcher de réfléchir à la place qu’occupe notre langue maternelle dans l’histoire que chacun et chacune porte en soi. La langue maternelle n’est pas seulement un moyen de communication. Elle conserve les traces de notre parcours.
La langue que nous avons apprise dans l’enfance n’est pas uniquement un système de mots et de sons. Elle fait aussi partie de notre histoire, de nos liens et de la manière dont nous avons appris à nommer le monde.
Une langue pour le cœur
Des chercheurs comme Aneta Pavlenko et Jean-Marc Dewaele ont étudié la manière dont les personnes multilingues vivent et expriment leurs émotions dans les différentes langues qu’elles parlent. Leurs travaux montrent que le rapport entre la langue et l’émotion est complexe : il dépend notamment de l’histoire de l’apprentissage, du contexte d’utilisation et des expériences personnelles de chaque locuteur. Pour bien des personnes, la première langue conserve une résonance émotionnelle particulière, même si elle n’est pas nécessairement la seule dans laquelle elles peuvent exprimer des sentiments profonds.
Pensons aux premiers mots d’affection, aux réprimandes, aux berceuses et aux blagues familiales. Les mots ne viennent jamais seuls. Ils sont liés à des voix, à des visages, à des lieux et à des moments qui ont marqué notre vie.
Les recherches de Catherine Harris, Ayşe Ayçiçeği et Jean Berko Gleason en donnent un exemple concret. Dans une étude menée auprès de personnes bilingues en turc et en anglais, les chercheurs ont mesuré les réactions physiologiques des participants à différents mots et expressions. Les mots tabous et les réprimandes associées à l’enfance ont suscité une réaction physiologique plus intense lorsqu’ils étaient présentés dans la première langue que lorsqu’ils l’étaient dans la seconde. Ces résultats suggèrent que certaines expressions peuvent conserver une intensité émotionnelle différente selon la langue dans laquelle elles sont entendues ou remémorées.
De leur côté, Viorica Marian et Ulric Neisser ont étudié l’influence de la langue utilisée au cours d’une entrevue sur les souvenirs autobiographiques de personnes bilingues. Ils ont observé que les participants avaient tendance à se rappeler davantage de souvenirs liés à certaines périodes de leur vie lorsque la langue employée pour les évoquer correspondait à celle des expériences vécues durant ces périodes.
Ces résultats ne signifient pas que nous ressentons tous la même chose lorsque nous parlons notre première langue, ni qu’une deuxième langue est dépourvue de profondeur émotionnelle. Ils nous révèlent quelque chose de plus intéressant : les langues que nous parlons sont liées à nos expériences, et le fait de changer de langue peut également modifier la manière dont nous y accédons et dont nous les exprimons.
C’est peut-être pour cette raison qu’en entendant la mairesse évoquer ses parents et ses grands-parents en espagnol, plusieurs d’entre nous avons pu reconnaître quelque chose de notre propre histoire. Nous ne pouvons pas savoir exactement quels souvenirs ou quelles émotions l’ont traversée à ce moment-là. Ce que nous pouvons reconnaître, en revanche, c’est la portée des paroles qu’elle a choisi de partager et la force avec laquelle elle nous a invités à réfléchir au parcours de celles et ceux qui nous ont précédés :

« N’oublions jamais d’où nous venons, mais n’oublions pas non plus tout ce que nous avons accompli et tout ce qu’il reste à faire. Nos parents, nos grands-parents sont arrivés avec des rêves, de l’espoir et le désir de se bâtir une vie meilleure. Aujourd’hui, leurs enfants, leurs petits-enfants étudient ici, travaillent, créent des entreprises, font de l’art, participent à la vie publique et contribuent à bâtir une ville et un pays bien meilleurs. Cette ville est aussi la nôtre. Nous faisons partie de son histoire, de son présent et de son avenir. Vous y apportez aussi votre histoire, celle que vous portez en vous en arrivant dans ce pays. C’est précisément ce que nous célébrons aujourd’hui. Notre héritage latino-américain ne vit pas seulement dans les souvenirs de nos pays, ceux que nous avons quittés. Il vit ici, tous les jours, à travers votre travail et l’histoire que vous construisez ici. »
Deux langues, une seule personne
Qu’une femme née au Chili dirige aujourd’hui Montréal, la plus grande métropole francophone des Amériques, et s’adresse à ses concitoyennes et concitoyens en français et en espagnol nous invite à réfléchir aux différentes façons d’appartenir à une société.
Le français est la langue dans laquelle la mairesse exerce son leadership et prend part à la vie publique du Québec. L’espagnol fait partie de son histoire familiale et de son parcours personnel. Dans son discours, les deux langues ont trouvé leur place.
Ce que je retiens de ce moment, c’est que nous n’avons pas à choisir entre apprendre une nouvelle langue et préserver celle qui nous a façonnés. Nous pouvons maîtriser le français, travailler en français et même rêver en français sans devoir pour autant cacher notre langue maternelle ou renoncer à notre histoire.
Apprendre une autre langue ne signifie pas remplacer une identité par une autre. Avec le temps, les langues peuvent prendre de nouvelles significations, nous accompagner dans des expériences différentes et s’intégrer à notre vie d’une manière que nous n’aurions peut-être pas imaginée au moment de notre arrivée.
L’émotion avec laquelle la mairesse a livré son message a créé un lien avec son public. En évoquant ses parents et de ses grands-parents, elle nous a rappelé que derrière chaque parcours professionnel et chaque histoire d’intégration se trouvent des liens, des sacrifices et des générations qui ont contribué à bâtir la société dans laquelle nous vivons.

L’accent comme empreinte, et non comme défaut
Cette réflexion me touche de près, puisque mon travail porte sur la prononciation. J’entends souvent des personnes latino-américaines récemment arrivées au Québec dire qu’elles ont honte de leur accent, qu’elles préfèrent ne pas intervenir en réunion ou qu’elles craignent de ne pas être prises au sérieux tant que l’on remarque qu’elles parlent espagnol.
Derrière ces inquiétudes se profile souvent une idée très répandue : bien parler une deuxième langue, ce serait parler comme un locuteur natif et effacer toute trace de sa première langue.
Les recherches sur la prononciation en langue seconde nous invitent à distinguer des notions souvent confondues. Murray Munro et Tracey Derwing, deux figures de référence dans ce domaine, ont étudié les liens entre l’accent, l’intelligibilité et la compréhensibilité. Leurs travaux montrent qu’un accent perceptible ne signifie pas nécessairement qu’une personne est difficile à comprendre.
Cela ne veut pas dire qu’il est inutile de travailler sa prononciation. Bien au contraire : améliorer l’articulation, le rythme et l’intonation peut faciliter la compréhension et aider les personnes à communiquer avec davantage d’assurance dans les contextes professionnels, sociaux et culturels.
Mais l’objectif n’a pas à être l’effacement de l’accent. Il s’agit plutôt de développer les ressources nécessaires pour nous exprimer clairement et participer pleinement à la vie de la société dans laquelle nous vivons.
L’accent fait partie de notre parcours linguistique. Il peut donner des indices sur les langues que nous avons apprises et les chemins que nous avons parcourus, mais il ne détermine ni notre valeur, ni notre intelligence, ni nos compétences professionnelles.
Au Québec, où la langue française occupe une place centrale dans l’identité collective, cette conversation revêt une dimension particulière. La protection et la vitalité du français sont des enjeux fondamentaux pour la société québécoise. Le reconnaître ne nous oblige pas à considérer les autres langues comme une menace.
Au contraire, nous qui venons d’Amérique latine pouvons apprendre le français, contribuer à sa vitalité et prendre part à la vie québécoise sans cesser de parler espagnol avec nos familles, de le transmettre à nos enfants et de le partager avec notre entourage.
Prendre soin d’une langue ne devrait pas signifier renoncer à une autre. L’engagement envers le français et la préservation de l’espagnol peuvent coexister et s’enrichir mutuellement.
Habiter plus d’une langue
On cite souvent une phrase attribuée au philosophe roumain Emil Cioran : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. » Cette idée est particulièrement évocatrice pour celles et ceux qui ont migré, car elle exprime à quel point une langue peut devenir un espace d’appartenance. Notre expérience nous rappelle toutefois que nous pouvons tisser des liens avec plusieurs langues et plusieurs lieux.

À la communauté hispanophone de Montréal, j’aimerais dire, avec toute mon affection : comme l’a exprimé la mairesse, « cette ville est aussi la nôtre ». Habitons le français avec confiance, sans nous excuser de notre accent, et continuons de faire vivre notre culture et notre identité à travers cette langue également. S’intégrer ne signifie pas disparaître.
Et, dans le même temps, ne laissons pas s’éteindre les lumières de notre première maison. Parlons espagnol avec nos enfants, chantons nos chansons et racontons nos histoires dans la langue dans laquelle nous les avons vécues.
Cette réflexion concerne aussi les personnes dont le français est la langue maternelle. Entendre d’autres langues dans les espaces publics, les milieux de travail et la vie quotidienne peut être l’occasion de reconnaître les histoires qui cohabitent à Montréal. L’intégration linguistique ne repose pas uniquement sur les efforts de la personne qui apprend une nouvelle langue ; elle se construit aussi dans les espaces où cette personne peut prendre la parole, être entendue et participer pleinement.
C’est peut-être, au fond, ce que ce discours nous a rappelé: notre histoire ne s’arrête pas lorsque nous quittons un pays, pas plus que notre identité ne demeure figée dans le lieu d’où nous venons. Nous continuons de les construire ici, avec les langues que nous parlons, les relations que nous tissons et les contributions que nous apportons à cette ville.
Et si, un jour, notre voix se brise en prononçant un mot venu de loin, nous n’avons pas à en avoir honte. C’est peut-être l’un de ces instants où nous prenons conscience de tout ce qui, dans notre histoire, demeure vivant dans notre façon de parler, et de tout ce que nous pouvons partager avec les autres.
Car notre langue maternelle porte une part de notre mémoire, mais notre voix a aussi un avenir dans la langue que nous avons choisi d’apprendre.

Cristina Uribe est linguiste, doctorante au Laboratoire de phonétique de l’UQAM et fondatrice de Fonética del Francés, une initiative de formation en prononciation du français destinée aux personnes hispanophones. Le 8 septembre dernier, elle a reçu le Prix de la langue française de la Ville de Montréal, dans la catégorie « Provoquer la passion ».
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